Le cloître de l'abbaye aux Hommes - Caen (Calvados)
Après les Normands de Sicile évoqués dans les derniers billets de ce blog, si l’on en revenait aux Normands de Normandie ? Et au plus célèbre des Normands, s’il vous plaît : le duc Guillaume, futur conquérant de l’Angleterre, qui autour de l’an 1050 épouse Mathilde, fille du comte de Flandre et descendante d’Hugues Capet.
Pour des raisons officiellement religieuses - les deux promis sont lointains cousins - et plus probablement politiques - leurs fiefs respectifs deviennent un peu trop puissants pour être encouragés à s’allier - le pape Léon IX interdit cette union. Guillaume et Mathilde passent outre, et neuf ans plus tard obtiennent la validation du mariage par le pape Nicolas II à condition de fonder chacun une abbaye.
Toutes deux seront créées à Caen, ville alors en pleine croissance dont Guillaume veut faire la deuxième capitale du duché, plus centrale que Bayeux et ancrée dans une Basse-Normandie longtemps rétive à son pouvoir.
A l’est de la ville, Mathilde fonde l’abbaye aux Dames, ou abbaye de la Sainte-Trinité :
Jumelles jusqu’au bout, les deux abbayes ont conservé leur abbatiale médiévale, qui abrite la sépulture de leur fondateur respectif (Mathilde est inhumée à l'abbaye aux Dames en 1083 et Guillaume à l’abbaye aux Hommes en 1087). Elles ont aussi perdu leurs bâtiments conventuels d’origine, reconstruits au XVIIIe siècle sur les plans du moine-architecte Guillaume de la Tremblaye.
La Révolution met un terme à cette entreprise de rénovation, qui ira plus loin pour l’abbaye aux Hommes que pour l’abbaye aux Dames dont le cloître n’a jamais été terminé. Il forme aujourd’hui une sorte de grande cour-jardin, cernée de galeries et ouverte sur une vaste esplanade paysagée : un lieu de flânerie agréable mais tout à l’opposé d’un lieu clos.
La rapide conquête de l’Angleterre, en 1066, favorise la construction de l’abbaye, entamée un an plus tôt et achevée en 1083. A son profit, Guillaume spolie l’abbaye anglaise de Waltham et détourne les redevances de plusieurs villages anglais, dont elle conservera le bénéfice jusqu’au XVe siècle, soit bien après la conquête française de la Normandie.
Dès 1063, la nouvelle abbaye est confiée par Guillaume à Lanfranc, moine bénédictin érudit auparavant prieur de l’abbaye Notre-Dame du Bec, où il avait développé une école monastique réputée, et qui finira archevêque de Canterbury.
A la fin du XIIIe siècle, le chœur est reconstruit en style gothique, et les flèches sont ajoutées sur les deux tours de façade.
Des bâtiments conventuels d’origine, il ne reste rien aujourd’hui. Ruinée par les guerres de Religion, l’abbaye tombe en déclin au cours du XVIe siècle. En 1600, il n’y subsiste que 14 religieux et deux novices, la démolition du choeur en ruines est ordonnée par le Parlement de Rouen, puis annulée sur l’intervention du prieur Jean de Baillehache : l’abbatiale sera finalement restaurée.
En 1663, un contrat est passé avec la congrégation de Saint-Maur, qui s’installe dans l’abbaye et entreprend de la redresser. Cela passera par la reconstruction des bâtiments conventuels. Entamés en 1704, les travaux vont de pair avec une entreprise de réaménagement urbain, vouée à aérer la ville médiévale et à mieux intégrer l’abbaye dans son environnement. Ils témoignent encore aujourd'hui d'une indéniable renaissance matérielle des lieux.
Comme partout ailleurs, la Révolution sonne la fin de la vie monastique à Caen. La deuxième partie des travaux envisagés ne sera jamais menée à bien, mais les bâtiments s’ouvrent à une autre vie, résolument séculière. Plusieurs administrations s’y installent, puis un lycée Impérial y est créé en 1806. Devenu lycée Malherbe, il existe toujours lorsqu’en 1944, les lieux sont réquisitionnés par la défense passive pour abriter et soigner les populations lors des bombardements alliés. Les grandes tables de réfectoire deviennent tables d’opération, alors que la vie s’organise tant bien que mal jusque dans les caves, sous les voûtes de l’abbatiale et la galerie du cloître où des centaines de personnes ont trouvé refuge.
Après guerre, les locaux sont un temps envisagés pour accueillir les musées qui s’établiront finalement dans le château, avant d’être réaménagés pour accueillir l’hôtel de ville. Un espace muséal finit toutefois par s’y organiser, avec des expositions temporaires et un parcours dédié à la vie civile pendant la bataille de Caen.
Issu de la dernière renaissance spirituelle de l’abbaye, dominé par la silhouette imposante de l’église médiévale, le cloître a tour à tour abrité les prières des moines, les jeux des étudiants et les angoisses des réfugiés, avant de s’offrir aux déambulations rêveuses des visiteurs.
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